Bernard Hoepffner « Portrait du traducteur en escroc »

Hoepffner

Commencée sous le soleil, c’est une lecture que j’ai terminée alors que dehors la pluie tombait sans discontinuer, parfait accompagnement aux paysages d’Irlande évoqués par Bernard Hoepffner, parfait accompagnement pour la mélancolie sauvage qui traverse ces pages. Quand, dès la p.11, BH parle d’une « vie multifasciée » et du double bind, j’ai immédiatement senti que je serais happé par ces pages comme je ne l’avais été depuis longtemps.

C’est vraiment un drôle de type, ce Hoepffner. Traducteur à la biographie imprécise, sinon indécise, il a disparu il y a un peu plus d’un an emporté par la mer alors qu’il se promenait sur le littoral gallois. On sait qu’il a fini sa vie dans la Drôme et de très nombreux hommages lui ont été rendus sur son site internet.

Alors, ce livre, qu’est-ce que c’est ? Une autobiographie, un recueil d’articles dépareillés, des ébauches de fiction ? C’est un peu tout ça, c’est Hoepffner qui parle de Ramsey, qui parle de Hoepffner, qui parle de D.A. Bitzer, qui parle de Ramsey, qui parle de Hoepffner. Dans un incessant jeu de miroirs, un homme nous raconte sa vie sans vouloir être son propre biographe. Même si Borges n’est jamais très loin, on s’étonne d’ailleurs de ne voir cités à aucun moment les noms de Cendrars ou de Pessoa, tellement le brouillage des identités est omniprésent dans ce livre.

Il y a beaucoup d’érudition dans ces pages savoureuses, on consulte souvent le dictionnaire. On apprend de nouveaux mots, comme le très évident et rare « xénophile », il est d’ailleurs triste de subitement réaliser que son contraire « xénophobe » est nettement plus employé…

contrainte

 

Mais surtout on n’y parle pas que de traduction, loin de s’en faut, on y parle de la vie, de la mort, de l’amour. La scène d’amour entre Ramsey et Sandra est une des plus magnifiques qu’il m’ait été donné de lire depuis bien longtemps. Suit en ancien français (!) la récit de la rencontre entre ces deux-là, et le livre s’envole, la proximité de ces deux fragments est magique.

Un peu plus loin, on croise à nouveau la figure tutélaire de Borges, pour un livre écrit en anglais offert à un anarchiste espagnol résidant sur la plus petite île des Canaries, et c’est brusquement toute la genèse d’une partie de l’oeuvre de Borges qui est remise en cause, dans une de ces énigmes littéraires qui raviraient le landerneau littéraire parisien. 

C’est un livre à lire, à relire, je dois avouer que certains passages sont plutôt abscons, d’autres très drôles, comme celui autour du théorème de Ramsey, et les ultimes pages sont autant énigmatiques que vibrantes de sang, de chair et de drame, preuves d’un esprit complexe et tourmenté.

Par un des ces virages de langage qui font le délice de tous les amoureux des langues, « portrait » devient en espagnol « retrato », alors je me permets de proposer en hommage à Bernard Hoepffner un titre alternatif à son livre flamboyant : « Bernard Hoepffner, retrait du traducteur en héros » (aussi pour garder une certaine euphonie).

Enfin, il faut lire aussi cette critique du même livre par Julien Rilzel, plus littéraire et approfondie que celle proposée ci-dessus.

 

 

 

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